L'Afrique de l'Ouest est le berceau de certains des mouvements de résistance afroféministes les plus anciens et les plus sophistiqués du continent. Ce rassemblement à Praia ne surgit pas d'un vide. Il s'inscrit dans une généalogie de combat qui remonte aux Amazones du Dahomey (Agoojie) au XVIIIe siècle, à la reine Aline Sitoé Diatta de Casamance, aux marcheuses de Grand-Bassam (1949), à Aoua Kéita, première députée malienne élue en 1959, et à Funmilayo Ransome-Kuti, mère du féminisme nigérian. Nous écrivons aujourd'hui le prochain chapitre de cette histoire.
Un militarisme
masculiniste enraciné.
L'adversaire a changé de visage. Nous ne combattons plus seulement l'administration coloniale extérieure : nous faisons face à un militarisme masculiniste enraciné dans nos propres structures étatiques. La montée des juntes militaires au Sahel s'accompagne d'un discours néo-traditionaliste qui cherche à renvoyer les femmes à la sphère domestique sous couvert de « valeurs africaines ».
Les véritables
valeurs africaines.
Le RFLD conteste ce récit avec force. Les valeurs africaines authentiques sont celles d'Awa Thiam (La parole aux négresses, 1978), de Tanella Boni, de Rama Salla Dieng, de Calixthe Beyala, de Ken Bugul, des matrones du marché de Lomé en 1933 qui paralysèrent l'économie coloniale, des Aba Women du Nigeria en 1929 qui inventèrent la désobéissance fiscale. Le rassemblement de Praia est conçu pour écrire le manuel d'une résistance ancrée dans la réalité numérique, surveillée et fragmentée des années 2020 — sans rompre avec les méthodes patiemment forgées par les aînées.
Nexus climat-conflit
La désertification pousse les pasteurs vers le sud. Les conflits autour de l'eau s'intensifient. Les femmes, gardiennes de la terre, sont les premières victimes de cette violence écologique. Il n'y a pas de justice climatique sans justice de genre.
Rétrécissement civique
Dans les pays en transition militaire, la lutte légitime contre l'insécurité est instrumentalisée pour étouffer la dissidence. Les nouvelles lois antiterroristes dotent les exécutifs de pouvoirs étendus. Le message est glacial : la critique devient trahison.
Souveraineté numérique
Les gouvernements investissent dans des technologies de surveillance importées. Les coupures Internet affectent dispro portionnément les femmes dont l'activité économique dépend du mobile money. Nous explorons les stratégies de souveraineté numérique afroféministe.
Résistance économique
L'autonomie économique est le prérequis, non la conséquence, de l'action politique. Nous ne pouvons nous organiser si nous ne pouvons manger. Le rassemblement intègre les coopératives, les monnaies alternatives, les circuits courts féministes.
La sécurité de l'une est nouée à la libération de toutes les autres.
Pourquoi Praia ?
Cabo Verde est l'un des rares phâres démocratiques d'Afrique de l'Ouest. Pour des militantes arrivant de Bamako, Niamey ou Ouagadougou où un coup à la porte peut signifier enlèvement, Praia offre un sanctuaire physique et psychologique.
Pourquoi le francophone ?
87 % des fonds féministes africains sont concentrés dans les espaces anglophones. Les organisations francophones sont structurellement marginalisées. Praia 2026 ouvre la voie d'une mutualisation régionale.
Pourquoi maintenant ?
56 % des défenseuses ouest-africaines ont subi des violations directes en 2024-2025. Les coupures Internet se multiplient. Les lois antiterroristes se durcissent. L'urgence est documentée.
Quatre héritages que nous portons.
Les armées de femmes
Les Agoojie du Dahomey, soldates de la garde royale, ont défendu Abomey pendant deux siècles. Leur existence dément le mythe du féminin africain nécessairement passif. La force collective des femmes était, est, reste politique.
Les soulèvements anti-coloniaux
La guerre des femmes Igbo (Aba, 1929), les marcheuses de Grand-Bassam (1949), les matrones du marché de Lomé (1933) ont démontré que l'économie informelle féminine est une infrastructure politique à part entière.
Les pionnières post-coloniales
De Aoua Kéita (première députée malienne, 1959) à Funmilayo Ransome-Kuti (Nigéria), de Awa Thiam (Sénégal) à Bisi Adeleye-Fayemi, les pionnières ont arraché aux indépendances les premières brèches juridiques pour les femmes.
La pensée afroféministe contemporaine
Oyèrónké Oyêwùmí, Sylvia Tamale, Rama Salla Dieng, Patricia Hill Collins, Léonora Miano ont réinventé le vocabulaire féministe en refusant le primat occidental. La souveraineté épistémique africaine est leur légat.
« Nous ne sommes pas la première génération. Nous ne serons pas la dernière. Nous sommes le pont. »