Bintou T, figure émérite de la nouvelle génération de femmes leaders au Mali, incarne le dynamisme des actrices du changement dans son pays. Engagée depuis plusieurs années, cette jeune activiste se bat courageusement en première ligne pour promouvoir l’égalité et la justice sociale au sein de la société malienne. Malgré les menaces et les intimidations, elle demeure résolue à poursuivre ce qu’elle considère comme sa mission de vie. Un entretien passionnant avec cette femme déterminée.
Quelle relation faites-vous entre crises et traditions ?
La femme malienne, aujourd’hui, doit faire face à une série de défis complexes, accentués par les crises mondiales actuelles. La crise sécuritaire qui sévit dans la région impacte particulièrement les femmes, les exposant aux ravages des conflits. Le changement climatique et la pandémie de COVID-19 ont également exacerbé la vulnérabilité des femmes au Mali. Sur un plan plus global, les femmes maliennes sont confrontées à des défis profondément enracinés liés à leur condition féminine. L’une des premières violences auxquelles elles sont confrontées est l’excision, une pratique douloureuse où une femme est contrainte de souffrir physiquement, perpétuant l’idée que la douleur est intrinsèque à la féminité. J’ai moi-même été victime de mutilation génitale à l’âge de quatre ans, un événement qui a profondément marqué ma vie. À cet âge, bien que je n’aie pas totalement compris ce qui se déroulait autour de moi, j’ai ressenti l’injustice de cette pratique.
Comment les contraintes sociales, sont-elles devenues un obstacle à l’épanouissement féminin ?
Le mariage précoce des enfants émerge comme un autre fléau impactant particulièrement les filles au Mali. Entre 12 et 17 ans, de nombreuses filles sont mariées de force, et les statistiques sont alarmantes, avec 55 % des filles mariées avant l’âge de 18 ans et 15 % avant l’âge de 15 ans. Des facteurs tels que l’influence prédominante de la religion musulmane, les coutumes et traditions fortement ancrées, ainsi que des contraintes sociales, culturelles et économiques contribuent à perpétuer cette pratique préjudiciable. Dans plusieurs sociétés traditionnelles maliennes, la féminité est malheureusement perçue comme une destinée inéluctable, synonyme de soumission et de pardon. Cela se reflète dans le refrain bambara bien connu : “Mussoya yé mougnou ni sabali yé”, signifiant que “Être femme, c’est supporter et pardonner”. Cette maxime a infligé et continue d’infliger des préjudices considérables aux femmes maliennes, les maintenant souvent dans une position de subordination vis-à-vis des hommes. Les conséquences sont particulièrement visibles dans le domaine de l’éducation. Par manque de ressources financières, certaines familles se voient contraintes de retirer un de leurs enfants de l’école, et malheureusement, c’est souvent l’éducation de la fille qui est sacrifiée au profit de celle du garçon. Des préjugés sociaux tenaces tel que “la femme instruite est moins femme qu’une illettrée”, “la femme savante est difficile à supporter”, ou encore “elle aspire à la liberté et rivalise avec les hommes” alimentent ce cercle vicieux, décourageant les femmes qui aspirent à l’indépendance et constituant un véritable obstacle à leur autonomisation et leur épanouissement. Ces entraves culturelles et sociales entravent le discernement des femmes et sapent leurs efforts pour accéder à une véritable autonomie.
Comment pensez-vous que les violences puissent être combattues dans votre pays ?
Face aux multiples défis que rencontrent les femmes maliennes, il existe un arsenal juridique favorable à leur épanouissement. Les lois votées par l’Assemblée nationale du Mali, ainsi que les accords régionaux et internationaux ratifiés par l’État, offrent un cadre propice au développement des femmes. Cependant, la mise en œuvre de ces lois est entravée par l’autorité traditionnelle prédominante dans les zones rurales, les normes sociales et la réticence de certains responsables. La question des violences basées sur le genre (VBG) demeure un sujet délicat. Bien que ces violences soient répandues, un projet de loi spécifique peine à aboutir, en grande partie en raison des menaces des leaders religieux qui promettent de descendre dans la rue si le texte est adopté. Cette situation souligne la complexité d’harmoniser les exigences de la modernité avec les traditions ancrées. Dans le contexte post-COVID-19, la lutte contre les VBG reste une priorité quotidienne. La sensibilisation et la prévention doivent s’appuyer sur des arguments solides, mêlant dimensions religieuses et sociales, pour influencer les communautés et remettre en question les normes sociales qui tolèrent ces violences. La prévention peut cibler en particulier les hommes, principaux auteurs de ces actes, tout en formant les femmes à remettre en question les stéréotypes, afin qu’elles puissent reconnaître et résister aux situations de violence.
Parallèlement à la prévention, il est impératif de mettre en place des services de prise en charge des survivantes de violences. Investir dans le domaine juridique représente également un défi majeur, car l’obtention de justice et de réparation pour les femmes maliennes est souvent ardue. L’aspect financier revêt une importance cruciale, conférant aux femmes le pouvoir de choisir un environnement sain et de rompre avec la violence. La création d’activités génératrices de revenus et de programmes d’accompagnement de carrière devient urgente, en particulier dans le contexte post-COVID-19 où de nombreuses femmes ont perdu leur emploi, offrant ainsi de nouvelles perspectives d’autonomie.
Comment venir en aide aux victimes ?
Échapper au cycle de la violence et quitter un mariage au Mali représente un défi considérable. Pour faciliter le processus d’aide aux survivantes et les encourager à aller jusqu’au bout de leurs démarches, il est impératif de fournir aux femmes une formation axée sur le leadership, l’estime de soi, la confiance en soi, et de traiter la question financière. Les opportunités professionnelles ou entrepreneuriales peuvent jouer un rôle crucial en réduisant la dépendance financière à l’égard de leurs conjoints une fois qu’elles ont dénoncé les violences. Le renoncement à demander de l’aide est souvent alimenté par la stigmatisation sociale. En effet, traduire son mari et le père de ses enfants en justice est mal perçu, faisant de la femme un paria. C’est pourquoi la sensibilisation demeure une composante cruciale pour transformer les stéréotypes associés aux femmes cherchant de l’aide. Il est essentiel de changer la perception de la société envers ces femmes, éradiquant ainsi les jugements négatifs et créant un environnement propice au soutien et à l’autonomisation des survivantes.
Qu’est-ce qui vous donne de l’espoir en ce qui concerne les droits des femmes et leur rôle dans la paix et la sécurité ?
L’augmentation du nombre de femmes bénéficiant d’une éducation universitaire, ayant parcouru le monde et adopté une vision ouverte sur la réalité, présente une perspective encourageante pour les droits des femmes. Les médias sociaux occupent dorénavant une place cruciale dans la conscientisation de nombreuses femmes, les éveillant à leur impact dans les processus de maintien de la paix et de la sécurité, tout en les engageant activement dans les prises de décisions politiques les concernant. La reconnaissance de leur contribution a facilité la participation de femmes au Comité de suivi de l’Accord d’Alger, un accord de paix et de réconciliation signé au Mali en 2015.
L’émancipation requiert souvent le désapprentissage des normes socialement établies, un processus complexe mais essentiel pour autonomiser véritablement les femmes. Le travail, la lecture et les voyages figurent parmi les moyens permettant de se libérer de ce système de violence systémique.
